samedi 9 novembre 2013

La première écoute du CD « Le jour et la nuit" de Gilbert Laffaille



Il était en préparation depuis plusieurs mois, nous sommes nombreux à l’avoir patiemment attendu : voici le nouveau CD de Gilbert Laffaille, « Le jour et la nuit » (L’Autre Distribution) !

La première écoute d’un CD est essentielle quand elle est liée à une période de notre vie, un lieu qui nous est familier, un être qui nous est cher : plus jamais nous n’écouterons ce disque sans repenser à cet instant où, fébrile, nous avons déchiré l’enveloppe de plastique, sorti le CD pour le glisser dans le lecteur, et longuement parcouru la jaquette.

« Pourquoi ces moineaux / Pour qui ces lilas / Ce soleil dans l’eau / A quoi bon tout ça / Le vent les roseaux / Tout parle de toi / Pourquoi ces moineaux / Si tu n’es plus là ». Le disque s’ouvre par une bossa-nova, une musique et une âme que Gilbert affectionne particulièrement et se réapproprie à partir de l’univers musical d’un Tom Jobim, d’un Chico Buarque, d’un João Gilberto ou d’un Toquinho. Douceur de la voix, de la mélodie, des arpèges, des percussions et de la contrebasse qui soutiennent si joliment l’alchimie de la bossa-nova. Douceur et tendresse dans le texte, qui nous ramène aux êtres les plus chers et qui s’en vont, parfois, avant nous. Le risque serait alors d’être impudique, de s’épancher publiquement, d’être « pathétique » au sens étymologique du terme. Il n’en est rien avec Gilbert : si le deuil et le chagrin sont présents et profonds, il ne s’agit pas de plainte mais de dire, simplement, avec des mots ciselés et soignés, qu’il faut bien vivre et continuer à avancer. « Qu'il est beau, l'homme qui pleure, qu'il est doux » chante Bernard Haillant. « Dans la solitude ancienne / Où mon cœur s’en est allé / Au plus profond de ma peine / En silence et en secret / J’ai chanté » semble lui répondre Michel Fugain sur un texte d’un autre immense auteur de la chanson, Maxime Le Forestier.

La deuxième chanson nous ramène à ce que j’aime particulièrement dans les chansons de Gilbert : la capacité à écrire sur l’indicible, l’horreur, la révolte que nous inspirent les événements tragiques du monde, mais sans crier pour autant. Avec douceur, toujours. Depuis ses « deux minutes fugitives / qui changeront pas le monde » en passant par « Le triangle des Bermudes », de « Petites filles de Chiang-Maï » à « Ici », j’aime ce climat musical qui, si j’osais une comparaison, serait l’antidote à Ferré, à Higelin, à Brel ou à Lavilliers. Dans leurs chansons, ils n’hésitent pas à pousser des gueulantes « contre ». Mais à quoi bon hurler si l’on est peu entendu ? Gilbert, lui, chante, à l’instar d’un Moustaki ou d’un Souchon. « Homme en boubou, femme en sari », c’est une chanson salutaire qui s’inscrit dans la continuité de « Dents d’ivoire et peau d’ébène » et « Tom du Mali », et bien sûr qui nous ramène aux parties de chasse africaine d’un ancien président de la République Française que Gilbert brocardait dans « Le président et l’éléphant » ! Cette chanson m’évoque Ismaël Lo et Geoffrey Oryema, deux extraordinaires musiciens et chanteurs africains. C’est l’histoire de ces milliers d’hommes venus d’Afrique et d’ailleurs, tombés sur les fronts pour défendre l’honneur (l’horreur) et tellement oubliés aujourd’hui. « A vous Ali et Mamadou / Tombés à Lens ou à Nancy / A vos enfants venus chez nous  / A qui l’on dit partez d’ici »

Dans ses précédents albums, Gilbert dénonçait déjà la vision binaire, manichéenne qui pousse les firmes internationales à s’enrichir en exploitant, en pillant, en violant les droits élémentaires des femmes et des hommes dans les pays les plus pauvres : « Trucs et ficelles », « La faute à personne ». Vue du sud, de l’autre côté de l’Equateur, d’un monde décentré de l’Europe et des USA, la situation des pays que l’on qualifiait de « tiers monde » et que l’on nomme aujourd’hui « pays les moins avancés » ou « émergents » est affligeante : « Nous voulons voir Gulliver / En 3D sur grand écran / Les maîtres de l’univers / Et la belle au bois dormant » (« Tout comme vous »). Au milieu du tumulte, pourtant, « comme un ange au paradis / Un bébé dort ici » (« Comme un ange au paradis »).

On trouve dans les chansons de Gilbert une atmosphère parfois étrange, mystérieuse, burlesque et pourtant jamais angoissante, car elle est liée à la magie d’un souvenir ou d’un regard d’enfance : « Un petit oiseau bleu », « Gilou », « Le cheval rose » ; sur ce disque, « Doucement sous mes yeux », « Chez M. Li » et « La chambre rose »

Il y a aussi, chez Gilbert, un profond respect pour les saltimbanques, comédiens, musiciens, clowns, artistes de rue : le manège de « La foire du trône », « Le cheval rose ». Gilbert s’adresse à eux, et nous invite à nous émerveiller du monde : « lance des balles ! » Cela n’est pas sans rappeler l’entrée de Souchon sur scène voici une quinzaine d’années, lançant des petites balles au public sur les premières notes de « Chanter c’est lancer des balles » ! J’ose également le parallèle (car il n’y a pas de comparaison hiérarchique entre tous ces auteurs que j’aime) avec Nougaro : « Saluer le mystère, sourire et puis se taire », chante-t-il dans « Il faut tourner la page ». Gilbert, quant à lui, chante en marchant sur un fil : « Souris, on va tous ici couci-couci ». D’accord, mais ne te laisse pas miner, vas-y, avance, et « tes trois p’tits tours fais-les bien »…

A la première écoute, mon cœur et mon âme sont totalement conquis par ce nouveau CD. Cela ne fait que se renforcer au fur et à mesure des autres chansons. Reggae, bossa-nova, jazz, valse, autant de rythmes qu’affectionnaient d’illustres artistes, chacun dans son style et dans son univers, tels que Gainsbourg, Trénet, Salvador, Vassiliu. Je rêve pourtant d’un Drucker reconnaissant enfin la place que Gilbert Laffaille occupe dans la chanson, ou d’un jeune chanteur qui, au lieu de brailler toujours les mêmes âneries, prendrait sa guitare et entonnerait « Les beaux débuts » devant le jury de la Nouvelle Star ! Quand se décidera-t-on enfin, dans les médias, à inviter Gilbert dans des émissions pourtant qualifiées de musicales ou de culturelles ? 

Les chansons de Gilbert Laffaille, sous leur apparente légèreté, sont revigorantes. « Juste un p’tit air pour faire du bien / L’air de rien » chantait-il dans un précédent CD. L’étonnement face à ce monde absurde, comme arme contre la médiocrité : « Que faut-il écrire / Colère ou sourire / Envie d’innocence ? / Petit vermisseau / Je suis dans ces mots / Au bord du silence ».

CD en vente dans les Fnac, Cultura... et sur le site : http://www.traficom-musik.fr/boutique/product.php?id_product=50

En 2000, Gilbert Laffaille avait accepté de préfacer mon recueil de poèmes et chansons, réédité en 2007 chez le Manuscrit : voir la préface ici 

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LA MALADIE DE LA TIARE DANS LE QUARTIER DE L’IMPERATOR : un article de Chenda Chuon

  Article à lire ici ! Enorme merci à Chenda Chuon pour sa fidélité sans faille !